La dernière frontière

La dernière frontière


Du rêve à la réalité. Nous venons d'émigrer au Canada : http://blog.mnd-horses.com/aller-simple-de-provence-aux-chilcotins/. Récit des premiers jours que nous avons vécu dans notre ranch de Colombie-Britannique, situé sur le plateau des Chilcotins, au milieu des étendues sauvages (extrait des articles publiés dans le magazine Newestern).

7 décembre 2018 – Nous passons les portes du ranch, les portes de notre ranch, après avoir traversé la moitié du globe jusqu’à la Colombie-Britannique, roulé plein nord pendant huit heures et pris la piste du Farwell canyon.  Le soleil se couche vers 16h30 à cette période de l’année et, de plus, ce soir c’est la nouvelle lune ; la nuit est parfaitement noire. Seules les étoiles et les constellations sont parfaitement à leur place, tout le reste est étranger. Dans la benne du pick up, les courses de première nécessité ont gelé, il fait -18°C. Les vendeurs nous ont dit que les clefs seraient sous le paillasson. Épuisée et transie, je me demande ce que nous faisons ici, au cœur de l’hiver, de l’obscurité et du wild, sans même la possibilité de téléphoner avant plusieurs jours. Nous nous dépêchons de faire un feu dans la cheminée pour réchauffer un peu l’atmosphère, puis nous servons un verre de vin que - trop fatigués - nous reverserons finalement dans la bouteille. Un plat de spaghetti et au lit.

Le lendemain matin, grand soleil, les coyotes hurlent dans le sous-bois. Je m’attarde un peu sous la couette, j’ai besoin d’un temps pour me persuader que toute cette aventure est bien réelle. Première tâche : aller nourrir et abreuver les chevaux du ranch. Une petite note sur le frigo : il y a dix-sept chevaux sur place, quatre autres sont sur le « Range ». Ils sont âgés de un à quarante-deux ans, la plupart sont de solides et, ma foi, jolis croisés-mustang (un étalon sauvage vient régulièrement saillir les juments quand ce n’est pas elles qui font une escapade), beaucoup sont inapprochables ; comme l’impression que nous allons avoir beaucoup de travail.

les chevaux du Teepee Heart Ranch

 

Comment vous dire d’ailleurs, toute la rudesse mais aussi toute la beauté, de cette nouvelle vie ? Le disque immense de la Lune qui s’élève le soir au-dessus de la forêt ? Les muscles endoloris par le maniement de la hache ? Les ramifications des arbres délicatement ornées de givre ? L’air glacé qui engourdit le visage ? Le vent qui agite doucement la cime des pins et propage le murmure de la forêt ? La longue crinière noire et emmêlée d’un bel étalon sauvage…

 

Les jours suivants nous allons marcher aussi souvent que possible, l’occasion de découvrir notre immense territoire - 500 hectares de pâturages et une licence de 165 000 hectares dédiée à la randonnée -, de chercher nos quatre chevaux égarés, et de laisser les chiens borner les environs à l’intention des prédateurs ; dans la neige, nous découvrons les empreintes énormes d’un puma ou lion des montagnes. Ici personne ne sort sans son fusil, pourtant difficile de ne pas se sentir en harmonie avec cette terre. Les températures sont maintenant stabilisées autour de zéro et les journées sont incroyablement lumineuses, les panneaux solaires fonctionnent à plein. Une nuit toutefois le vent souffle violemment ; le lendemain des dizaines d’épicéas sont couchés sur la piste. Note pour plus tard : ne jamais prendre la route sans une tronçonneuse ; note rectificative : en fait, éviter d’être le premier à prendre la route après un épisode de grand vent et laisser faire les bûcherons. Cette première semaine, nous recevons presque chaque jour une nouvelle visite des habitants peu farouches de la forêt et visiblement curieux de savoir qui on est : chant vibrant des loups tout proches (nous découvrirons leurs empreintes à la lumière du jour), démonstration de mulotage de la part de deux coyotes dans la grande prairie devant la maison, regard profond des chouettes lapones postées sur les clôtures près du vieux barn. Mais des quatre chevaux du range, toujours aucune trace, ont-ils besoin eux aussi d’être abreuvés et nourris ? Un jeune indien vient faire les branchements pour le téléphone satellite et la connexion internet, et un rapide échange de mails avec les anciens propriétaires nous apprend qu’ils ont en fait rejoint une harde de chevaux sauvages à l’automne. Ils ont fait le choix de la liberté. D’ailleurs, lors de nos excursions, nous rencontrons régulièrement les mustangs : certes, il faudra renforcer les clôtures que des chutes d’arbres ont fait ployer ici et là, cependant c’est l’émotion et l’émerveillement qui dominent lors de ces rencontres privilégiées. Notre fille doit rêver d’être l’un d’eux, elle a décidé de les étudier de près et son carnet et déjà bourré de notes et de croquis. Pendant que nous inspectons les barrières et les portes, un corbeau semble nous surveiller de près. Mais hormis ses croassements et ses commentaires, le silence est assourdissant, il semble rugir à nos oreilles.

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Tous les dix jours environ, nous nous rendons à la ville la plus proche, Williams Lake, à deux heures à l’est du ranch. La piste est l’occasion d’observer de près mouflons californiens, wapitis et cerfs mulets sans compter les aigles américains qui pêchent par milliers dans la Fraser River. Mais hormis le centre-ville où l’on peut trouver une sellerie, un barbier et de délicieuses quesadillas, la zone urbaine est plutôt laide et seulement fonctionnelle, très différente des agglomérations françaises que j’ai connues au fil de nos précédents déménagements : Sisteron, Aix-en-Provence, Besançon, Ornans, Die... J’ai à chaque fois un peu plus de difficultés à quitter l’enceinte protectrice et paisible du ranch pour aller faire le réapprovisionnement et rentre immanquablement avec un mal du pays douloureux que je calme avec un drôle de rituel : bain chaud à l’huile essentielle de lavande ou simple respiration d’herbes de Provence à la cuisine. Comme un jeune enfant retrouve l’odeur réconfortante de sa mère sur sa peluche préférée, c’est ainsi que je retrouve celle de ma terre natale.

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Dans un tel lieu, on aurait donc naturellement tendance à socialiser davantage avec les arbres et les animaux sauvages, pourtant nous n’avons jamais fait autant de rencontres : c’est que la communauté des ranchers est très chaleureuse et accueillante et qu’ici, à vingt kms de distance ou même à quatre-vingts, on est voisins ! Soupers, soirées country, réunion des femmes, entraînement au lasso, invitation à boire le thé… les occasions s’enchaînent et se multiplient ; on se présente avec le nom de son ranch et son kilomètre, les hommes arborent parfois leur « brand » sur leur ceinturon ou en tatouage. Un bâtiment unique fait office de centre-ville pour la communauté, c’est « downtown » ; la clef est dans un arbre, et il y a tellement d’arbres ici que ça reste le meilleur des systèmes de sécurité. C’est là également que sont les boites-aux-lettres, le courrier est livré une fois par semaine. Bien sûr notre petite famille française dénote un peu dans le paysage mais l’on semble vouloir bien nous pardonner notre originalité. Je suis végétarienne par exemple, ce qui n’est pas loin d’être une hérésie pour une population d’éleveurs de bétail ; heureusement Yoann, grand amateur de viande crue, fait remonter l’estime générale. Ensuite, nos garçons ainsi que Yoann portent les cheveux longs, « un truc d’indiens » et ici on n’aime pas trop les indiens (pour certains ils sont même l’ennemi public numéro un, loin devant les ours et les loups, c’est dire).  Enfin parler d'amour des chevaux quand on vous encourage à abattre les étalons sauvages de sang-froid, eh bien c'est aventureux. Ici les hommes se sentent seuls face à la nature, une nature puissante et dangereuse et un face-à-face qu’ils résolvent à coup de poudre mais aussi, il faut bien le dire, d’entraide et de solidarité. D’ailleurs très inquiets de nous savoir sans défense, nos voisins sont rapidement venus nous entraîner au tir et nous confier une vieille carabine à baïonnette. La baïonnette, ça doit être pour les cas vraiment désespérés…

Teepee Heart Ranch

Mais pour le moment tout est calme. Les bûches de pin se consument doucement dans le poêle, la maison est chaleureuse, la déco très épurée (nos cartons sont encore en transit quelque part entre la France et la Colombie-Britannique). Il n’y a que les cris des écureuils qui protestent lorsque les chiens sortent de la maison, le martèlement régulier du grand pic du Canada sur les vieux arbres et l’excitation virevoltante des petits oiseaux du jardin qui au bout d’un mois ont enfin commencé à visiter nos mangeoires. Hier, surtout, j’ai croisé le regard bouleversant d’un lynx. Je veux croire qu’un autre rapport au monde est possible. Oui. Je veux croire qu’on peut comprendre le point de vue autochtone. Je veux croire qu’on peut cohabiter avec les grands prédateurs. Je veux croire qu’on peut coopérer avec les chevaux. Mais pour l’instant, nous ne sommes que des pieds-tendres. Nous devons encore faire nos preuves.  

lynx, chilcotin, colombie-britannique

 

Commentaires

  1. Océane

    octobre 29

    Comme d habitude....un véritable délice! A lire et relire sans modération! Mick était déjà ami avec Milan 😍🤗

    • titania

      octobre 30

      Merci Océane ! Oui c'est la photo de leur première rencontre, on voit Myke, mélange de curiosité et de timidité, que de chemin parcouru depuis <3

  2. Chris

    octobre 29

    J’adore votre histoire, hâte d’avoir de vos nouvelles
    Chris

    • titania

      octobre 30

      Merci ! Je vais essayer de nourrir ce blog avec un peu plus de régularité 🙂

      • Fluckiger Nicole

        octobre 30

        Bonjour, je me suis trompée... pouvez-vous ôter mon adresse mail qui se trouve dans les commentaires ? Merci

        • titania

          octobre 31

          C'est fait 😉

  3. Valérie

    octobre 30

    Moi aussi j adore vos récits et vos magnifiques photos qui me font voyager..aller au bout de ses rêves, mon rêve à moi est maintenant de découvrir la côte ouest du Canada et de venir vous rendre visite et passer quelques jours au ranch pout toucher du doigt la beauté de ce lieu et de cette nature et bien entendu d avoir le plaisir de vous rencontrer ,peut être l année prochaine en juin, je vais commencer à me renseigner et à rêver..
    Valérie

    • titania

      octobre 31

      Merci beaucoup ! Ce sera avec plaisir !

  4. Lorena

    octobre 30

    Juste magnifique votre récit 😍. Quelle belle aventure 😍
    Je me réjouis de entendre la suite.

    • titania

      octobre 31

      Merci beaucoup ! C'est promis, je vais faire en sorte de publier plus régulièrement ici 🙂

  5. Frédéric bellorge

    octobre 31

    Juste magnifique. Un vrai régal a lire, j'ai l'impression de lire un livre de Nicolas Evans...le cercle des loups..j'espère découvrir la Colombie. Britannique bientôt...

    • titania

      novembre 1

      Oh merci pour le compliment !!
      Je vous souhaite de découvrir un jour l'ouest canadien !

  6. Julien

    novembre 8

    Votre histoire est belle, je suis moi même immigré de France également, mais je me trouve en ville et je regrette un peu.... j'aurai préféré partir plus vers le nord, mais le travail c'est le travail.... continuez à écrire c'est beau

    • titania

      novembre 9

      Merci beaucoup ! Je comprends, l'appel du Canada va généralement de paire avec l'appel de la forêt...

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