Aller simple : De la Provence aux Chilcotins

Aller simple : De la Provence aux Chilcotins


Un article écrit il y a plusieurs mois déjà, lors de notre immigration au Canada, mais finalement jamais publié. J'y remédie aujourd'hui pour partager nos derniers jours en France, le voyage en avion avec trois chiens-loups et jusqu'à nos premiers moments au ranch avec toutes les péripéties rencontrées en chemin. 

Pendant dix-huit mois de vie nomade, multipliant les passages de frontières, nous adaptant aux usages des pays visités et cultivant la débrouille, nous avons appris à vivre de peu, prenant notamment grand soin de nos précieuses réserves d’eau et d’électricité. Vivre simplement, oui, mais à condition d’avoir des plages désertes, des vieilles forêts mousseuses ou des aurores boréales mouvantes pour horizon. La beauté sinon rien ! Toutes choses qui nous ont cependant grandement préparé à la vie off-grid au cœur des immensités canadiennes, c’est-à-dire à l’autonomie la plus totale. Déjà cette vie nomade portait en elle les germes de cette vie future : tout sédentaire cache en lui un rêve de voyage, tout aventurier un rêve de foyer. Je me souviens notamment d’un soir tout au nord de la Norvège, là où la terre est époustouflante et inhospitalière. Nous roulions toujours en quête d’un bivouac, l’obscurité était tombée et, de loin en loin, nous apercevions la lueur des petites lampes que les habitants de cet endroit du monde placent devant chaque fenêtre pour chasser la longue nuit. J’avais eu envie de frapper à ces portes et d’entrer pour trouver un peu de chaleur et de lumière. Le mal du foyer m’avait broyé le cœur en cet instant. Mais l’autre soir, c’est à la fenêtre de notre maison que la lumière d’une bougie brillait, éclairant le visage rond de mon petit garçon qui se tenait dans l’encadrement. Comme ce soir-là en Norvège, il faisait nuit et il faisait froid, mais cette fois-ci je pouvais pousser la porte. Et entrer chez moi.

3 décembre 2018 – Un ami a loué pour nous un petit camion pour faire le trajet de ma Provence natale jusqu’à Paris-Charles de Gaule, le seul aéroport français à proposer des vols directs pour Vancouver en cette saison. Nous entassons tout et tout le monde dans le véhicule : les enfants et les chiens-loups mais aussi les bagages et les caisses de transport aérien. Et nous partons. Je laisse mon regard se perdre par la fenêtre, caresser les paysages familiers qui défilent. Défilent et disparaissent. Deux jours plus tôt nous avons appris que tous nos chevaux étaient désormais porteurs d’anticorps de la piroplasmose : le Canada leur est maintenant fermé. Je chasse cette pensée douloureuse. Trois arcs-en-ciel formeront comme des ponts au-dessus de la route, comme des portes successives par lesquelles doit passer notre petit camion. Après huit heures de route, nous arrivons à l’aéroport : pour nos trois chiens-loups aussi le road-trip aura été une excellente préparation, ils ont appris à faire face à des situations inédites tel que cet univers tout de bruit et de béton. Les trois compères font sensation dans les grands salons de l’hôtel parisien, trottant furtivement sur les moquettes épaisses et se repérant sans difficultés dans les couloirs pourtant tous identiques. Quand nous prenons l’ascenseur pour monter aux chambres, d’un bref grognement Alanis, un peu trop acculée à son goût, dissuade quiconque de se joindre à nous. Avec un sourire, les autres clients nous assurent qu’ils préfèrent prendre le suivant.

4 décembre 2018 – Yoann prend un vol ce matin avec les chiens, direct mais onéreux, avec une compagnie qui accepte les chiens-loups ; je prendrai un avion plus abordable le lendemain avec les enfants. Je l’accompagne néanmoins à l’embarquement, on ne sera pas trop de trois pour manœuvrer les énormes et lourdes caisses de transport avec les chiens-loups à l’intérieur sur des caddies bien trop courts et étroits. Le jour se lève à peine, le parking n’est pas accessible au camion, il ne reste que l’arrêt-minute. A un euro la minute, autant vous dire qu’on n’a jamais monté de caisses aussi vite ! Puis vient l’enregistrement des bagages et le moment de laisser les chiens dans le couloir des douanes… Yoann est parti. Le reste de la journée passe doucement, je ne ressens rien finalement au moment de quitter mon pays, c’est que je lui ai fait longuement mes adieux au cours de ces derniers mois et qu’un grand aéroport international, ce n’est déjà plus la France.

5 décembre 2018 – Le jour tant attendu, celui de mon envol pour le Canada, terre rêvée mais jamais visitée. Départ en début d’après-midi, l’avion décrit une large courbe au-dessus de Paris où la Tour Eiffel se dresse comme un symbole. Sept heures de vol par-dessus l’Océan. A Montréal, nous disposons de quelques heures pour enregistrer notre immigration à l’occasion de notre entrée officielle sur le territoire. Pour une raison inconnue, après avoir vérifié mon passeport, le douanier me souhaite un bon retour chez moi. Quelque part c’est aussi ma sensation. Aux services d’immigration, le policier me conseille de placer ma confirmation de résidence permanente à la banque car ce document n’est rien moins que l’équivalent de mon acte de naissance canadien, image-t-il. Oui une renaissance, c’est très officiellement ce dont il s’agit.

Notre deuxième avion a près d’une heure de retard à laquelle s’ajoute de nouveaux délais liés aux conditions hivernales extrêmes : la carlingue doit notamment être déglacée. Je suis sans téléphone et n’ai aucun moyen de prévenir Yoann. Enfin l’avion décolle, mais les garçons se sont déjà endormis. Cinq heures plus tard, nous atterrissons sans encombre à Vancouver. Cela fait plus de vingt-quatre heures que je suis levée, mais le voyage n’a connu aucune anicroche, et je n’ai plus qu’à retrouver Yoann, monter en voiture et rouler jusqu’à l’hôtel à deux heures de là (le seul que nous ayons trouvé qui accepte trois gros chiens). Je ne sais pas ce que je m’imaginais, peut-être le genre de scène qu’on voit dans les films, vous savez quand deux amoureux se retrouvent et s’embrassent en oubliant tout ce qui les entoure. Mais il est trois heures du matin à Vancouver, la nuit est sombre et froide et Yoann n’est pas au lieu de rendez-vous. La situation est plus dramatique que romantique. Je suis à l’autre bout du monde, dans une ville inconnue, au cœur de l’hiver. Je ploie sous les bagages et l’épuisement, ramène les enfants à l’aéroport maintenant désert, et repars faire le tour des parkings, en vain. Ce que j’ignore, c’est qu’alors que Yoann s’inquiétait de notre retard prolongé, se demandant si nous avions manqué notre avion ou notre passage à l’immigration, un véhicule de la police s’est garé derrière lui tous gyrophares allumés. Une erreur ? Non, l’assurance automobile souscrite plusieurs mois plus tôt avait expiré la veille. Le policier se montre compréhensif mais se doit néanmoins d’immobiliser notre pick up jusqu’au lendemain. La suite en quelques mots : Yoann parvient enfin à nous rejoindre mais à pied, nous louons une voiture en omettant de préciser que nous avons trois chiens puis retournons les chercher. Le policier est toujours là ; il semble tout droit sorti d’un film américain : gilet pare-balles, pouces dans le ceinturon et moustaches soigneusement cirées. Il se confond en excuses pour la gêne occasionnée, je l’assure que je le remercie de nous avoir fait éviter le pire. Mais à ce moment, je ne rêve plus que d’aller me coucher alors que lui semble très heureux d’avoir quelque compagnie. Je ne me souviens pas avoir jamais ressenti fatigue plus grande, déjà plus de vingt-six heures sans dormir, et bientôt le flot de paroles de l’agent n’est plus à mes oreilles qu’une suite de sons inintelligibles ; je ne peux plus que hocher la tête et sourire poliment. Enfin il nous libère et nous prenons la route jusqu’au motel. Oui un motel, avec la réceptionniste qui dort juste derrière le comptoir, une chambre d’une propreté douteuse et la porte qui donne directement sur la rue. Mais plus rien ne m’importe.

6 décembre 2018 – Encore six heures de route nous séparent du ranch dont nous devons « prendre possession » à treize heures ce jour. Mais le temps de nettoyer la voiture de chaque poil, de la ramener chez le loueur à Vancouver et de revenir avec le pick-up, il est trop tard. Nous nous résolvons à découvrir le ranch seulement le lendemain.

7 décembre 2018 – Nous prenons enfin la route du Nord longeant la Fraser river, traversant des forêts sombres et des collines arides, croisant des troupeaux de mouflons californiens et des vols d’aigles pygargues. Arrivée à Williams Lake : nous courons au service de téléphonie et d’internet par satellite, chez petro canada pour la livraison de fuel et chez les assureurs pour ne citer que quelques démarches, répondons aux mails de panique de dernière minute de notre avocate et faisons les courses de première nécessité (pêle-mêle : un peu de vaisselle, une tronçonneuse et aussi de quoi manger : pas facile pour une végétarienne grande amatrice de thé de s’y retrouver au pays des mangeurs de cheeseburgers et des buveurs de café…). Quand nous quittons la ville, la nuit est déjà tombée depuis longtemps, absolument noire ; je ne distingue rien du paysage. Puis nous nous engageons sur la piste, reste 84 kms à parcourir. Nous nous enfonçons dans la forêt et l’obscurité. Les kilomètres défilent, il y a longtemps qu’il n’y a plus de réseau téléphonique (nous ne serons pas en mesure de téléphoner ou d'échanger des mails avant plusieurs jours), et le mercure ne cesse de descendre. Bientôt 20° Celsius en négatif, je panique légèrement, qu’est-ce qui nous a pris de venir vivre ici avec nos enfants, presque l’impression de risquer notre vie à tous : s’il nous arrivait quoi que ce soit ici, personne ne le saurait avant longtemps. Puis nous poussons la porte du ranch. Il n’y a pas de lune et je ne distingue presque rien mais le peu que je vois fais s’emballer mon cœur. Dans le ciel, les étoiles sont à leur place, rassurantes, seules les constellations ne me sont pas étrangères ici : la Grande Ourse, Orion, les Pléiades. Et si ce contre-temps avait eu pour unique raison d’être de nous faire emménager avec les énergies neuves de la nouvelle lune ?

« Les clefs sont sous le paillasson. » C’est ce que disait le dernier mail. Nous entrons, il fait presque aussi froid à l’intérieur qu’au dehors. Les courses ont gelé dans la benne, les mains collent au manche du merlin. Mais bientôt le feu ronronne dans le poêle. On débouche une bouteille de vin pour fêter ce grand jour mais trop épuisés nous ne touchons pas à nos verres. Une assiette de spaghetti et au lit. Demain sera un autre jour. 

8 décembre 2018 – Le soleil brille, la maison est lumineuse et douillette. Yoann et les enfants se précipitent dehors sans attendre pour découvrir le ranch à la lumière du jour ; je m’attarde sous la couette. C’est trop soudain, trop « grand ». J’ai besoin de temps pour apprivoiser la réalité. Pour reprendre contact avec mes sens. Pour croire l’incroyable. Premier matin dans notre ranch canadien. On l’a fait. L’esprit qui vacille. Les coyotes qui jappent dans le sous-bois. Bientôt une tasse de thé qui fume. Les prairies, les épicéas et les montagnes à perte de vue. Une petite note sur le frigo : il y a dix-sept chevaux sur le ranch, quatre autres sont sur le Robinson Range. On ne sait même pas où c’est. 

 

Commentaires

  1. Doris

    septembre 14

    Je vous souhaite beaucoup de bonheur dans votre nouvelle vie . Profitez de chaque instant qui passe.
    Je ne saurai écrire ce que votre récit remue en moi. Ce que j'aurai toujours voulu vivre, mais jamais osé.. dans une autre vie peut être !

    Carpe diem .

    • titania

      septembre 19

      Merci beaucoup Doris. Il n'est jamais trop tard, il y a des échappées possibles pour tous, des chemins de traverse, des moyens de se réinventer !

  2. Océane

    septembre 14

    Oh quel récit! Mais quel récit!!!j ai des frissons!
    Vous êtes incroyables! Loin de moi de vouloir en faire des tonnes mais vous êtes tellement inspirants, ce que vous dégagez est fort! J adore te lire! On revit chaque instant avec vous. Je ressens ton intense fatigue!
    Et alors la découverte du ranch de nuit je trouve ça merveilleux! Quoi de mieux finalement! Que de faire connaissance avec le jour levant...et d en profiter la journée entière!
    Merci!!!! Vivement le prochain article 😉😘
    La photo de la rivière....tout droit sortie d un rêve!

    • titania

      septembre 19

      Merci, merci Océane !! Oui au final j'ai trouvé dommage de ne pas avoir publié cet article, raconté ce moment de bascule, cette journée extrêmement condensée où quelque chose se termine et autre chose commence aussitôt... Et tu as raison, au final tout était parfait, les délais supplémentaires, la découverte du ranch avec le jour nouveau, laisser ouvert le champ des possibles.

  3. Béa

    septembre 19

    Quelle belle écriture vous avez ; vous nous emportez avec vous à chaque nouvelle. Merci, c'est beau, vrai, magique, émouvant... et encourageant 💖💖💖

    • titania

      octobre 1

      Merci beaucoup Béa !!

  4. Tiffany

    septembre 20

    La suite .... la suite .....
    J adore votre façon d'écrire, votre histoire ferait un très beau/bon livre .

    Je suis admirative de votre départ , de ce changement de vie, quelle force vous avez .

    • titania

      octobre 1

      Merci beaucoup Tiffany ! Oui on oublie trop souvent la sueur qu'il y a derrière les songes et qui leur donne toute leur valeur. Ce livre devient peu à peu une évidence, merci

  5. Virginie

    septembre 20

    C'est vrai qu'il manquait celui-ci, tu as bien fait de le publier 😉
    Te lire est toujours un régal! les émotions passent, les larmes aux yeux en te lisant, la chair de poule ... c'est génial! merci pour tous ces partages émouvants <3
    Quels moments intenses, on sent la pression qui monte, et enfin la libération de ce nouveau jour, premier jour d'une nouvelle vie, de LA vie 😀

    • titania

      octobre 1

      Merci beaucoup Virginie ! Oui j'ai bien failli le laisser de côté celui-ci et puis après réflexion je me suis dit que ce moment de bascule est tellement important pour comprendre l'ensemble du processus... Encore merci !

  6. Zébulon

    septembre 20

    Merci de nous faire partager votre grande aventure. Et surtout un grand bravo pour votre courage: tout plaquer et partir comme cela si loin de la Provence (où je vis, donc dur de la quitter un jour) avec des chiens loups et des enfants!!!! Je ne sais pas si j'oserai le faire: avec mes chiens oui mais mes enfants, j'aurais trop peur de les mettre en danger...ou peut-être quand ils seront plus grands. C'est mon rêve également de vivre dans un ranch! Je vais commencer par investir ici dans un petit ranch ...wait and see 🙂 J'aurai aimé vous rencontrer avant votre départ, comprendre vos motivations, apprendre de vous. Je vous souhaite le meilleur là bas, c'est évident que votre choix de vie est le meilleur!

    Zébulon

    • titania

      octobre 1

      Merci beaucoup pour votre message ! Que l'on parte ou que l'on reste, ce devrait toujours être un choix conscient et pas une donnée subie... Après, oui chacun son timing, parfois le besoin de nourrir un rêve en secret tant ils peuvent sembler fragiles au début, mais la vie sait nous pousser quand l'heure est venue 🙂 Au plaisir d'échanger ! Merci pour vos voeux !

  7. Fouillat

    octobre 29

    Waouh waouh !! Quelle écrit, comme si on était avec vous, en vous lisant, on vit la même chose, on ressent les mêmes choses, même le froid, et j'ai même "entendu" le petit grognement d'Alanis !! Il s'est passé du temps depuis !! Vous avez pu apprivoiser votre "terre" et les enfants "leurs" chevaux ! On ne peut que vous souhaiter du bonheur et une belle vie là bas chez vous ! D’élever de faire naitre de magnifiques chevaux, comme vous le faisiez si bien chez nous ! Merci pour le voyage !

    • titania

      novembre 1

      Merci beaucoup !! Oui j'ai ce rêve depuis longtemps d'élever des chevaux légendaires au fond d'une petite vallée secrète, sauvage et presque inaccessible...

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