Un poulain de glaise noire

Un poulain de glaise noire


« L’âme fondamentale de l’Amérique est dure, isolée, stoïque et meurtrière. Jamais encore elle ne s’est adoucie. » écrivait D. H. Lawrence

18 février, nous recevons les résultats des sérologies préalables à l’exportation de nos chevaux stationnés en France : ils sont tous positifs aux anticorps de la piroplasmose. En conséquence, la frontière canadienne leur est fermée, comme à Jappeloup en son temps. Je suis anéantie. Mais pas de répit : Denver, une des belles juments Tennessee Walker du ranch montre le même jour des signes d’agitation et d’anxiété à l’approche de la mise-bas. Étonnant pour une jument expérimentée comme elle...

Denver, jument du Teepee Heart Ranch

 

Nous sommes installés au ranch depuis bientôt trois mois et avons mis à profit ce temps pour faire la connaissance de Denver et gagner sa confiance en vue du poulinage. Denver est une grande jument, à la robe chestnut et aux yeux d’ambre qui éprouve une profonde aversion à l’égard de l’homme. Non seulement elle est inapprochable mais elle ne supporte pas même la vue d’un humain : quand elle nous aperçoit, elle tourne ostensiblement sa tête dans la direction opposée. Pas de contact oculaire, nos regards ne se croisent jamais. Dans son monde, nous n’existons même pas. Même avec un véritable cheval sauvage, effrayé mais curieux comme il y en a dans la bande, ce serait plus simple qu’avec cette jument désabusée qui nous oppose un « non merci » poli mais insurmontable. Le temps risque de nous manquer mais nous décidons de respecter sa volonté et son espace, nous demeurons simplement constants dans notre approche, distribuant le foin chaque jour et passant du temps dans les pâtures sans autre objectif que de se familiariser avec les dix-sept chevaux qui nous ont été échus avec le ranch. En somme nous ne faisons rien. Rien de spectaculaire en tout cas. Ni lasso, ni contention, ni isolement. Rien d’autre que de s’adapter de façon toujours plus subtile à ses signaux, prenant soin de ne pas dépasser par maladresse ou aveuglement la ligne imaginaire qu’elle a tracé autour de son corps.

Et puis un jour, sans que l’on sache comment, sans que l’on comprenne pourquoi, elle nous laisse entrer et nous tenir près d’elle. C’est ténu, c’est fragile, mais c’est bien là, chaque jour un peu plus solide. Bientôt elle apprécie même nos caresses et le son de nos voix. Est-ce que cela suffira ? Il le faudra. Déjà le pis se développe. Le froid est mordant. Nous lui préparons un paddock avec un abri profond et largement paillé, achetons une couverture épaisse pour le futur bébé, choisissons au mieux un autre cheval pour lui tenir compagnie (un autre Tennessee Walker nommé Cougar). Est-ce que Denver acceptera de se servir de l’abri ? Elle ne connaît que les grands espaces et, même quand la neige tombe dru, elle se tient à l’extérieur du barn, grande silhouette sombre et immobile sous sa carapace de neige. Chaque nuit, nous faisons une ronde, tant pour décourager les éventuels prédateurs que pour signifier à Denver qu’elle pourra compter sur nous. Nous sommes prêts mais je sais qu’elle ne nous fait pas suffisamment confiance encore, et qu’elle mettra bas loin de nous au plus profond de l’obscurité…

Je me trompais ! 19 février, milieu de matinée : Denver, mère admirable, donne naissance à un grand poulain noir sur le lit de foin parfumé disposé dans l’abri, comptant peut-être finalement sur notre aide. Le troupeau s’est rassemblé tout autour du paddock pour fêter le miracle de la vie, mais Cougar ronfle de peur sans oser approcher. Il y a quelque chose d’inhabituel dans l’odeur de ce poulinage et de fait... Le grand poulain noir est aveugle, il n’a que deux petits embryons blancs à la place des yeux et surtout son comportement est anormal. Je ne peux me tenir à l’écart plus longtemps et, oubliant toute prudence, je me précipite vers le poulain. Denver me laisse faire. Je me rends alors notamment compte que les intestins du nouveau-né se sont développés à l’extérieur de son corps. Denver sait qu’il se passe quelque chose d’anormal, elle approche son visage du mien et pendant quelques secondes nous échangeons nos souffles : cherche-t-elle à être rassurée ou bien à me rassurer moi ? Car toute l’horreur de la situation s’est abattue d’un coup sur mon esprit. Le petit cheval ne sera pas sauvé.

Nous avons toutes les raisons de croire que l’inbreeding est à la source de ces malformations en chaîne cependant l’heure n’est plus à chercher d’éventuels coupables, seulement à faire ce que les circonstances exigent. Vieux réflexe européen : appeler le vétérinaire ! Mais il ne sera pas là avant plusieurs heures et le poulain noir grelotte et souffre et se roule, couché sous la couverture. Vous aussi vous avez déjà deviné l’issue. « Cette terre est dure, cette terre est stoïque. » Je n’espère rien mais téléphone néanmoins aux voisins, ils ont des centaines de bêtes, ils auront peut-être « quelque chose » bien que je sache les barbituriques proscrits : car pas d'équarrisseur ici, rien que le noble travail des charognards. La voix au bout du fil me dit donc seulement ce que je sais déjà : « la carabine… à bout portant… derrière l’oreille… ». Je ne dis plus rien. La voix reprend : « on peut venir le faire ». Non… Je raccroche. C’est notre tâche. Si nous voulons être à la hauteur de cette terre, à la hauteur de ce métier, à la hauteur de ce petit cheval. A la hauteur de Denver même si je pense qu’elle ne nous le pardonnera pas ; le lien était si ténu, sa confiance en l’homme si fragile. On raconte ici avec mépris l’histoire d’un homme qui a laissé un vieux cheval agoniser toute une nuit, prisonnier de la glace, parce qu’il était trop lâche pour mettre lui-même un terme à sa souffrance. C’est notre tâche. « Cette terre est dure, cette terre est meurtrière. »

Je retourne au barn. Comment sait-on quel instant doit être le dernier ? Le petit poulain noir dresse sa tête aveugle et la frotte longuement contre celle de sa mère. Une dernière caresse, une dernière étreinte. Ils se disent adieu. Yoann a déjà armé la carabine. Celle avec laquelle nous avons si récemment appris à tirer. Le nouveau-né a reposé sa tête. Yoann tire une fois en l’air, autant pour se donner de la force que pour éloigner Denver. Cette mère-courage tressaille de tout son être mais ne s’écarte pas d’un pas. La détonation passée pourtant, elle s’éloigne enfin, posément. Yoann n’hésite pas. Une deuxième détonation. A bout portant. Derrière l’oreille. Il ne souffre plus.

C’est maintenant le temps du deuil. Nous laissons Denver à sa solitude, à sa peine, à son bébé. Combien de temps lui faudra-t-il ? Une heure ? Un jour ? Ce n’est écrit dans aucun manuel. Mais, peut-être deux heures plus tard, la voilà qui fait quelques pas. Qui happe quelques brins de foin. Je vais lui proposer – lui proposer seulement – de rejoindre le troupeau. Denver accepte. Me suit de porte en porte. Entre dans la pâture principale mais reste à distance des autres chevaux qui, de leur côté, semblent respecter son besoin d’isolement. Elle se tient ainsi, seule et immobile dans la grande prairie. Pleure-t-elle son poulain ? Pleure-t-elle son courage ? Nous devons encore emmener le petit corps, loin, pour ne pas attirer les prédateurs dans le périmètre du ranch. Nous lovons la dépouille dans la neige au pied d’un arbre, une dernière caresse, c’est tout. Je regrette qu’il n’y ait pas de cérémonie pour ça. Il s’appelle Chilco.

Puis c’est le temps de la guérison. Au moment où nous rentrons au ranch, sur un signe visible d’eux seuls, les chevaux décident soudain de rejoindre Denver. Pendant près d’une demi-heure, ils l’envelopperont de leur corps en mouvement, semblant l’entraîner dans une danse sauvage et païenne. Pendant près d’une demi-heure, ils tourbillonneront, tourbillonneront.  En l’honneur de Denver. En l’honneur de Chilco.

Enfin, vient le temps de la transfiguration. Car le lendemain matin, lorsque nous appelons à grands cris le troupeau pour la distribution de foin, les chevaux surgissent au galop, Denver en tête, les yeux brillants et les oreilles fixées sur nous. Plus que jamais nous faisons partie de son monde. Plus que jamais nous existons. Un peu plus tard, nous partons relever le courrier. Dans la boîte-aux-lettres, une reproduction d’une toile d’Odilon Redon figurant un pégase noir qui s’élance vers le ciel, emmenant une muse sur son dos. Un cheval surnaturel pour se confondre avec le poulain difforme. Une explosion de couleurs pour se superposer à son obscurité. L’art pour transfigurer la réalité. La mythologie grecque à la rescousse de la violence américaine. Je ne sais si la beauté sauvera le monde. Mais je sais qu’elle m’a sauvée moi.

Denver, jument du Teepee Heart ranch

 

Conclusion

Cheechakos – Tandis que le souvenir de l’hiver s’estompe doucement et que la neige ne s’attarde plus que sur la chaîne des montagnes côtières, je mesure à quel point les derniers mois ont suffi à nous transformer. Un froid polaire, une immensité vertigineuse, des meutes de loups et un puma solitaire, des chercheurs d’or et des indiens belliqueux, des étalons sauvages et, pas plus tard qu’hier soir encore, des récits au coin du feu avec les héritiers de la Dernière Frontière et un bon whisky. Quatre mois pendant lesquels nous avons senti bouillonner la vie. Et rencontré la mort aussi. Puis-je dire qu’aujourd’hui nous ne sommes déjà plus les Cheechakos d’hier ? A tout le moins, avons-nous survécu à ce premier hiver, sans subir aucune attaque sur le troupeau et gagnant, ce faisant, le respect de nos pairs.

Il y a toujours au ranch, la petite cabane de son fondateur, Duane Witte, dans laquelle je caresse l’idée de me mettre à écrire. C’est une cabane en tout point semblable à celle dans laquelle Jack London écrivit The Call of the Wild car la véritable richesse de ces contrées sauvages et libres n’a jamais été l’or ; ce sont bel et bien les histoires. L’expatriation est un pas de côté. On a tout-à-coup un regard plus distancié et plus nuancé. Le nouveau monde que l’on découvre n’entre plus dans nos vieilles cases surannées. Il est à la fois plus simple : la vie, la mort. Et plus complexe : il n’y a pas d’un côté les « bons », et de l’autre les « truands ». Les cow-boys et les indiens, les mineurs et la forêt, le bétail et les bêtes sauvages. Chacun est ce qu’il est. Chacun a une histoire à raconter. Et notre qualité d’expatrié nous permet d’être acceptés sans qu’aucun camp soit embrassé. Nous sommes les français. Ceux qui trinquent avec les ranchers, lisent les textes des grands chefs indiens, élèvent des chevaux et marchent en forêt sans être armés. Ceux qui écoutent les histoires pour un jour les raconter. Alors que la haine est devenue peu à peu la posture entendue de notre époque, l’expatriation, le voyage ou le simple pas de côté nous invitent à reconsidérer « le plus autre des autres » et ainsi à déployer un regard neuf sur le monde. 

Commentaires

  1. Doris Siffrid-Reysz

    décembre 8

    Quelle triste et belle histoire. On ne se lasse pas de vous lire. On vit, on pleure, on palpite avec vous.

    • titania

      décembre 17

      Merci pour ces mots ! L'écriture est un beau moyen de transfigurer l'expérience ; le partage aussi.

  2. Océane

    décembre 9

    Quelle histoire! L’importance que vous avez pris dans la vie de Denver!merci pour tout ça merci de nous donner autant! Je pleure ce petit chilco! Mais il aura eu le bonheur de traverser vos vies!

    • titania

      décembre 17

      Un petit poulain aveugle qui n'a vécu que quelques minutes au milieu des grands espaces canadiens ; et pourtant aujourd'hui tant de personnes connaissent son nom, je trouve ça bouleversant. Et si tu savais la place que Denver a pris dans notre vie, elle a l'envergure d'une Lily ! Comme quoi les êtres les plus sensibles et les plus intelligents sont les premiers à s'éteindre... mais ils sont si prompts à s'embraser de nouveau !

  3. Blaess

    décembre 9

    Et bien Titania, mes larmes coulent en lisant ce récit poignant du passage éclair sur cette terre de ce poulain noir , vous avez un don merveilleux pour l écriture, vivement un livre écrit de vos mains .
    Je me permettrai de vous contacter en privé, j ai décidé de suivre mon rêve d aller vous rendre visite en juin ou juillet, et j aurai bien besoin de vos conseils pour organiser ce merveilleux voyage .
    Valérie.

    • titania

      décembre 17

      Merci infiniment Valérie.
      Oui n'hésitez pas à nous contacter, au plaisir !

  4. bellorge frédéric

    décembre 9

    Merci...merci pour ce partage, je me suis senti presque à coté de vous pendant votre récit.......c'est la femme qui murmurait à l'oreille des chevaux, Nicolas Evans c'est trompé.....le cadre est là, la passion aussi et je ne parle pas de la beauté de vos animaux.....merci de nous sortir de notre quotidien parfois sordide.....

    • titania

      décembre 17

      Merci infiniment pour ces mots Frédéric !

  5. Fouillat

    décembre 9

    Pff !! Quelle histoire !! A la fois patience, tristesse, puis tendresse et finalement la vie reprend toujours le dessus ! J'imagine le courage qu'il vous a fallut pour "libérer" ce petit Chilco ! Mais il a pu compter sur vous, et Denver vous a remercié. je pense que oui inévitablement elle avait tout compris, grâce à son "expérience" ! Elle a compris qu'elle pouvait compter sur votre présence, et que vous ne lui vouliez que du bien, elle a accepté votre "couchette" confortable faite pour elle et son poulain, avait elle, au plus profond d'elle même senti que quelque chose n'allait pas ? Est elle venue vous confier son bébé ? Je pense qu'elle a répondu ! Les chevaux sont formidables, les animaux sont formidables !

    • titania

      décembre 17

      Oui vous avez raison. Ce que ne cessent de nous montrer les chevaux, c'est que si nous ne les entendons pas toujours, eux nous entendent. Et certains chevaux d'exception, comme Denver, me montrent qu'ils ne sont pas les êtres passifs qu'on croit, ils savent prendre en main leur destinée, envoyer des voeux à l'univers, et ont le courage de leurs convictions... Ici un courage terrible pour mettre fin à l'in-conscience des hommes.

  6. Angélique BILLER

    décembre 11

    Quelle émotion à chaque fois, de te lire... (J'ai du mal à écrire, j'ai les yeux emplis de larmes!)
    Denver semblait avoir capitulé face à l'indifférence précédente des humains, renoncé à offrir cette immense présence qu'elle savait pourtant être si précieuse. Votre regard, votre patience, votre respect et votre douceur constante lui ont à la fois permis de traverser son "épreuve du feu", d'être vue pour qui elle EST, et de nous enseigner (à tous) ce Cadeau de la confiance qui se renouvelle, qui peut renaître de ses cendres. Elle a la couleur et la puissance du Phénix, cette magnifique et grande jument!
    Et ce petit Chilco, pour qui avoir un corps physique était si "limitant"! Et qui veille si joyeusement sur vous à présent depuis le monde des Esprits sauvages et libres...!
    Merci infiniment d'être qui vous êtes, de voir si profondément qui sont les autres (quelle que soit leur forme ou leur apparence) dans leur essence, et de nous partager tout ça avec tant de sensibilité <3

    • titania

      décembre 17

      Angélique, MERCI. Tu as le don de trouver les mots, et à travers nos larmes, ce que tu écris est presque joyeux ! Tu vois, c'était un tel déchirement à ce moment-là la séparation d'avec nos chevaux et ça l'est toujours, mais il y a toujours un plan plus large dont on est à peine conscient ; quelle était la probabilité de rencontrer une telle maîtresse-jument, une telle reine au bout de cette longue piste...
      Aussi avec près d'une année de recul, je ne suis plus en colère contre la dureté de cette terre qui demande de tels actes à ses habitants. Je me rends compte que l'homme du XXIe siècle a été dépossédé de la mort. Et ce faisant dépossédé de la vie. Je n'aurais jamais cru écrire cela un jour... Ici on ré-apprivoise la mort. Et on est pleinement vivant.

  7. Auriane

    décembre 12

    Je connaissais l'histoire de Chilco, je l'avais déjà pleuré, et je l'ai encore pleuré. Et Denver, cette jument est magnifique et d'une gentillesse énorme pour qui la mérite. Douce et forte, elle a su vous accepter, vous laissez entrer dans sa vie laissant la peur derrière elle. Son rôle de maman ne s'arrête pas à Chilco, bientôt elle donnera de nouveau vie et partagera ce précieux moment avec vous ♥
    Merci pour ce texte, pour cette belle photo.

    • titania

      décembre 17

      Je le pleure encore... Mais Denver a su transfigurer ce destin, cette jument est une profonde source d'émerveillement, si puissamment féminine, tellement forte et actrice de son propre destin ; elle m'inspire ! Et quel cadeau d'accueillir ce nouveau-né tellement spécial dans quelques mois !

  8. Emilie

    décembre 14

    Magnifique, poignant et surtout si sincère. Merci.

    • titania

      décembre 17

      Merci Emilie !

  9. Céline

    janvier 5

    Toujours aussi profond et intense. Courage et bonne continuation !

    • titania

      janvier 7

      Merci Céline !

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